Melting-potlach.
Il est des lieux où l’économie perd ses repères, où la flottaison des monnaies, le prix du baril et de l’étalon or sont occultés, pour faire place à une passion d'un autre ordre, celle de l'art et des objets. Les foires d’antiquités font partie de ces zones d’effacement des réalités basiques, qui flirtent avec l'irrationnel. La principale d’entre elles se déroule depuis quelques années, à Maastricht en Hollande, entre la Belgique et l'Allemagne . Elle est en passe de devenir une des premières au monde, tant sur le plan de la qualité de ce qui y est présenté, que par le pouvoir financier de ses visiteurs. Nombreux sont les professionnels de la profession qui intriguent ferme, pour envahir un des cinq cents stands mis à disposition. Les prix de location et de fonctionnement sont suffisamment dissuasifs, que pour écrémer naturellement de nombreux candidats, avant de satisfaire à bien d'autres critères. Dès que l’on pénètre dans le ventre de ce supermarché de luxe, il faut un certain temps pour s’acclimater à l'atmosphère feutrée où jamais ne pénètre la lumière du jour. Chaque participant y rivalise d’ingéniosité pour organiser au mieux, son coûteux périmètre. Chaque détails de mise en scène est poussé au paroxysme. Tant pour les revêtements de murs et du sol , que pour les socles et vitrines, et l’éclairage est adapté afin de créer des auras diaphanes autour de ce qui est présenté. A savoir: armes, poteries chinoises,papier à tapisser, textiles, précolombien, pendules, horloges et montres de toutes sortes, bijoux,or, argent,platine,diamants,céramique, vaisselle, verres, livres, cartes, pièces de monnaie, icônes, meubles du 18ème à aujourd’hui. Et enfin, détail et non des moindres : peintures, sculptures, dessins, gravures, ne sont plus confinés aux limites d'un 19ème siècle étroit, mais mélangés progressivement à l'art contemporain , au point de rivaliser sérieusement, avec les foires internationales d’art moderne habituelles. Les amateurs y débarquent par charter ou jet privé. Les vernissages y rassemblent aussi bien des stars du business, que les collectionneurs connus, les galeristes à la pointe, les directeurs des principales salles de vente mondiales, les antiquaires de haut vol, les experts, les compagnies d’assurance et les banques. C’est donc le lieu idéal pour y relire dans un fauteuil cuir de Jacobsen le système des objets de Baudrillard et La distinction de Bourdieu. Chaque raz de marées de visiteurs apporte une vision digne de Play time de Jacques Tati. Autant dans les attitudes et les vêtements, que les conversations saisies au hasard. Mais au-delà de l’aspect anecdotique et caricatural, une mutation profonde est en train de se dérouler sous nos yeux ébahis. Dans les foires d’art, les stands s’évertuent à se démarquer avec des œuvres présentées sans meubles, sur des cimaises neutres et asexuées, orphelines d'un décor quotidien. Ici, les accrochages obèses, font fi des époques et des idéologies et on y voit se côtoyer en vrac, les pires ennemis en matière esthétique. Ce qui fait hurler les puristes, qui voient là ,s'écrouler le mode de présentation de la galerie traditionnelle. Mélanger les époques et les genres est un effet de style, pratiqué depuis quelques dizaines d'années par des artistes commandités par les musées de pointe. Mais dans ce genre de foire, le procédé de cohabitation est poussé à l'extrême. Les lacérations de Fontana pourraient voisiner avec une figurine de l'âge du bronze provenant du Yemen. Une vierge à l'enfant polychrome du 16ème pourrait très bien s'accorder avec un De bruyckere et un Louise Bourgeois. Enfin, il n'y aurait aucune raison de séparer un Manzoni d'une icône de St Nicolas ou d'un fauteuil George II du 18ème. Les papillons de Damien Hirst prendrait un sérieux coup , face à un pique-a-jour Art nouveau , et ici un Koons serait ridicule comparé à une pendule bronze et porcelaine Louis XV. Que veut dire ce mode de fonctionnement? Sinon que tout est dans tout et que tout se vaut, sauf le prix ? Qu'il suffit d'un peu de goût pour marier les esthétiques antagonistes les plus radicales? Que ceux qui se sont combattus ,déchirés durant leur vie pour inscrire leur oeuvre dans l'histoire, établir un style, sont de pauvres naïfs imbéciles, n'ayant produit que des accessoires de décoration pour intérieur cossu ? La surchauffe des super valeurs, l'équivalence forcée des esthétiques , est le reflet fidèle d'un cynisme idéologique global. Cette super vitrine pour nouveaux riches n'a rien d'anodin et n'est pas qu'une nouvelle technique de vente. Elle indique que, hormis le prix qui le représente et le sursignifie , l'objet est relégué définitivement aux confins de sa désuétude . C'est sans doute là, prisonnier de cet enclos de la frime, déchu de sa fonction symbolique première, qu'il suscite le plus la convoitise, car il y est désormais sans danger.
J. Charlier